En bref
- Les journées usines ouvertes visent à montrer au grand public la réalité de l'industrie française, loin des préjugés hérités du passé.
- L'initiative est portée par la Société des Ingénieurs Arts et Métiers, consciente d'un fort déficit d'image malgré un taux de satisfaction élevé des salariés.
- La première édition a réuni près de 240 sites et la seconde ambitionne de dépasser les 300, avec de nouveaux partenariats comme France Travail ou For Industries.
- Les visites marquent durablement certains jeunes, allant parfois jusqu'à susciter des demandes de stage immédiates.
- L'événement doit devenir un rendez-vous annuel ancré dans les habitudes, à l'image des journées du patrimoine, pour répondre aux besoins de recrutement de l'industrie.
Les journées usines ouvertes sont un événement national qui permet au grand public, aux élèves et aux demandeurs d’emploi de visiter gratuitement des usines françaises pour découvrir la réalité des métiers industriels. Portée par la Société des Ingénieurs Arts et Métiers, cette initiative répond à un constat alarmant : si les Français jugent l’industrie innovante, très peu sont prêts à y encourager leurs proches. L’objectif est simple : donner à voir pour donner envie.
Pourquoi créer des journées usines ouvertes ?
Ce projet est né de deux déclics. Le premier concerne un sujet du baccalauréat de philosophie en 2024, qui proposait à l’analyse un texte de la philosophe Simone Veil datant de 1943, décrivant l’usine comme un lieu d’asservissement. Pour les professionnels du secteur, ce texte véhiculait une image totalement déconnectée de la réalité industrielle actuelle, sans que les élèves disposent du recul critique nécessaire pour la nuancer.
Le second élément déclencheur est venu d’une enquête de l’Observatoire Arts et Métiers des Industries Responsables, réalisée avec l’IFOP auprès de mille Français. Si les taux de satisfaction atteignaient 85 à 90 % sur la perception de l’innovation industrielle, une question a fait chuter brutalement les résultats : seriez-vous prêts à recommander à un proche de rentrer dans l’industrie ? Seuls 11 % ont répondu positivement.
« On a un problème. Dans un pays confronté à la désindustrialisation, où la part de l’industrie dans le PIB est inférieure à dix pour cent, on a des enjeux de souveraineté. On s’est dit : nous, Gadzarts, on doit bouger. »
Qui porte cette initiative et comment fonctionne-t-elle ?
L’événement est initié par la Société des Ingénieurs Arts et Métiers, une association d’alumni qui revendique un rôle citoyen au-delà de son réseau. Stéphane Gorce, qui porte ce projet, explique s’être inspiré directement des journées du patrimoine, devenues un rendez-vous incontournable du calendrier des Français.
L’ambition est que les journées usines ouvertes deviennent, elles aussi, un rendez-vous récurrent et attendu, intégré dans l’agenda national au même titre que d’autres événements pro-industrie comme la Semaine de l’industrie ou Global Industries, mais à des moments et sous des formats différents. Pour cette deuxième édition, plusieurs partenariats ont été renforcés :
- France Travail, qui amenait déjà environ 8 % des visiteurs l’an dernier et s’implique désormais davantage.
- For Industries, un jeu destiné aux jeunes dont les gagnants peuvent désormais visiter une usine lors de l’événement.
- Les acteurs locaux de Territoire d’industrie, les chambres de commerce et d’industrie, et les groupes territoriaux des Arts et Métiers.
La première édition, organisée les 4 et 5 avril, avait réuni environ 237 sites en métropole, plus quelques usines en Martinique. Pour cette seconde édition, l’objectif est de dépasser largement les 300 sites participants, avec une territorialisation plus structurée.
Que découvrent réellement les visiteurs à l’intérieur d’une usine ?
Les visiteurs découvrent un univers bien plus riche et complexe que l’image souvent réduite à des ouvriers derrière des machines. La fabrication d’un produit industriel mobilise en réalité toute une chaîne intégrée : conception à partir d’un besoin, calculs de résistance et de durabilité, choix des matériaux, définition des méthodes de fabrication, création des outillages, production proprement dite, logistique, puis gestion de fin de vie du produit.
Cette chaîne fait collaborer des profils très variés : techniciens, ouvriers, ingénieurs, chercheurs, responsables de bureaux d’études. Un exemple marquant évoqué concerne la conception d’un nouveau matériau pour un réacteur d’avion, qui implique directement les ouvriers de chaîne pour valider la faisabilité technique des traitements thermiques envisagés.
« Les gens qui travaillent dans les usines ont l’intelligence de la main. Ce n’est pas désobligeant que de vivre avec l’intelligence de sa main : ça demande des années de savoir-faire et d’apprentissage. »
Ce savoir-faire est d’ailleurs parfois reconnu par de véritables certifications professionnelles, obtenues après des années de compagnonnage, à l’image des Meilleurs Ouvriers de France mais dans des domaines techniques et industriels.
Les entreprises sont-elles réticentes à ouvrir leurs portes ?
Non, la grande majorité des dirigeants d’usine se montrent au contraire enthousiastes à l’idée d’ouvrir leurs portes. Certaines entreprises, habituées à l’exercice, l’ont fait sans difficulté particulière ; pour d’autres, notamment des PME, il s’agissait d’une première expérience accompagnée par l’association et par le ministère de l’Industrie.
Deux préoccupations reviennent naturellement : la sécurité des visiteurs et la protection du secret industriel. Un accompagnement spécifique a donc été mis en place pour aider les entreprises à sécuriser leurs visites tout en préservant leurs savoir-faire et leurs brevets.
Une seule visite suffit-elle à changer le regard sur l’industrie ?
Cela dépend des personnes : pour certains, une seule visite suffit à provoquer un déclic durable, quand d’autres ont besoin de plusieurs expériences pour véritablement s’approprier la réalité industrielle. Stéphane Gorce évoque notamment un dirigeant d’un grand groupe dont la vocation est née d’une visite d’usine à douze ans.
« Le regard en une dimension donne un truc à plat, le regard en 2D reste en surface. Le regard en 3D, c’est le relief : il faut avoir pour ambition de donner à chacun ce regard en 3D. »
Lors de la première édition, toutes les classes ont été concernées, du primaire aux classes préparatoires. Certains établissements ont même manqué de créneaux face à la demande : une usine de robinetterie nucléaire, par exemple, avait prévu vingt créneaux pour quarante demandes. Deux élèves de cinquième ayant visité ce site ont ensuite directement demandé à y effectuer leur stage, preuve que la curiosité suscitée peut déboucher très concrètement sur une orientation professionnelle, à l’image des parcours présentés dans la rubrique reconversion professionnelle : pourquoi ils choisissent l’atelier.
Pourquoi cet enjeu est-il aussi important pour l’emploi ?
Parce que de nombreux postes industriels restent aujourd’hui non pourvus, alors même que ces métiers offrent des débouchés solides et des rémunérations intéressantes. Le secteur aéronautique recherche activement des profils, et l’automobile affiche près de 20 % de postes vacants. Ce décalage ne tient pas à un manque d’attractivité réelle, mais à un déficit de visibilité sur les métiers et les opportunités qu’ils offrent, qu’il s’agisse de métiers de fabrication, de pilotage de machines ou de conception industrielle. Cette méconnaissance touche d’ailleurs aussi les prescripteurs : parents et enseignants ne connaissent souvent pas cet environnement, faute d’avoir eux-mêmes été exposés à l’industrie.
Comment les journées usines ouvertes s’inscrivent-elles dans la durée ?
L’événement n’a pas vocation à rester isolé : il doit devenir la porte d’entrée vers d’autres initiatives et vers un suivi pédagogique dans la durée. Un livret pédagogique est en préparation pour permettre aux enseignants de construire une véritable séquence autour de la visite, en lien avec les ressources enseignant déjà disponibles. L’événement fait également le lien vers d’autres dispositifs comme For Industries, la Semaine de l’industrie ou Global Industries.
Trois mots résument selon Stéphane Gorce l’esprit de cette démarche : la curiosité de ceux qui visitent, la fierté de ceux qui font visiter, et la transmission qui relie les deux. Ce dernier point est essentiel : montrer son métier, c’est transmettre une passion, et c’est précisément ce qui permet à l’événement de s’inscrire dans la durée.
Comment participer à la prochaine édition ?
La deuxième édition des journées usines ouvertes se déroulera le 21 mars prochain. Ouverte à tous, qu’on soit élève, enseignant, chercheur d’emploi ou simple curieux, elle offre l’occasion unique de pousser les portes d’une usine près de chez soi. Pour prolonger la découverte des métiers industriels toute l’année, des dispositifs comme Métiers en vrai ou Prod’inside permettent déjà d’entrer en immersion dans le quotidien des ateliers. N’attendez pas le printemps prochain pour vous renseigner sur les sites participants dans votre région et réserver votre créneau de visite.
Questions fréquentes
Quand a lieu la prochaine édition des journées usines ouvertes ?
La deuxième édition est prévue le 21 mars, après une première édition organisée les 4 et 5 avril de l'année précédente qui avait réuni environ 237 sites.
Qui peut visiter une usine lors de cet événement ?
L'événement s'adresse à tous les publics : élèves du primaire aux classes préparatoires, grand public, chercheurs d'emploi et simples curieux, garçons et filles sans distinction.
Les entreprises risquent-elles de dévoiler des secrets industriels en ouvrant leurs portes ?
Les entreprises sont accompagnées, notamment avec l'appui du ministère de l'Industrie, pour organiser des visites qui valorisent leur savoir-faire sans compromettre leurs brevets ni leurs secrets de fabrication.
Pourquoi l'industrie peine-t-elle à recruter malgré de bons salaires ?
Le problème n'est pas financier mais lié à un déficit de visibilité : beaucoup de Français, y compris les prescripteurs comme les enseignants et les parents, ne connaissent pas la réalité des métiers industriels actuels.
Comment les enseignants peuvent-ils prolonger la visite d'une usine en classe ?
Un livret pédagogique est en préparation pour accompagner les enseignants dans la construction d'une séquence complète autour de la découverte des métiers et des processus de fabrication industrielle.


