Réindustrialisation de la France : les vérités d’Olivier Lluansi

Objectifs réalistes, image de l'industrie, rôle des territoires : Olivier Lluansi décrypte les clés de la réindustrialisation de la France.
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En bref

  • Olivier Lluansi, co-fondateur des Influstriels et ancien auteur d’une mission officielle, estime qu’un objectif de 15 % d’industrie dans le PIB français d’ici 2035 est irréaliste.
  • Il propose un objectif plus parlant : atteindre une balance commerciale équilibrée en biens manufacturés.
  • Les start-ups et Gigafactories ne représentent qu’un tiers du potentiel de réindustrialisation ; les deux autres tiers reposent sur la modernisation des PMI et ETI déjà ancrées dans les territoires.
  • L’industrie souffre d’une image dégradée depuis 40 ans, ce qui freine sa capacité à communiquer et à attirer des talents.
  • Selon lui, il faut remettre en avant les témoignages des salariés et la fierté des objets fabriqués pour changer le regard porté sur les métiers industriels.

Pourquoi la réindustrialisation de la France peine-t-elle à atteindre ses objectifs, et comment redonner à l’industrie une image à la hauteur de son rôle réel ? Olivier Lluansi, cofondateur du collectif Les Industriels, auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet et ancien chargé d’une mission officielle pour l’État, apporte un éclairage concret sur ces questions. Son parcours, entre grand groupe industriel, fonction publique et conseil en stratégie, lui donne une vision rare sur les blocages et les leviers de la réindustrialisation.

Qui est Olivier Lluansi et pourquoi son avis compte-t-il ?

Olivier Lluansi est cofondateur des Influstriels, auteur de plusieurs ouvrages sur la réindustrialisation et enseignant où il encadre deux formations liées à l’énergétique et à la décarbonation de l’industrie. Il a passé dix ans chez Saint-Gobain, dont il a supervisé les activités en Europe centrale et orientale, puis dix ans dans la fonction publique, notamment à la Commission européenne, dans un conseil régional et au niveau de l’État central. Il a complété ce parcours par huit années de conseil, dont quatre sur la digitalisation de l’industrie et quatre sur la sécurisation des approvisionnements après le Covid.

Cette diversité d’expériences, entre terrain industriel, administration et conseil stratégique, explique la crédibilité de son analyse sur les politiques industrielles françaises.

L’objectif de 15 % d’industrie dans le PIB est-il atteignable ?

Non, selon Olivier Lluansi, cet objectif fixé pour 2035 n’est pas réaliste compte tenu des moyens actuellement mobilisés. En septembre 2023, alerté par des études administratives qui continuaient de raisonner sur une base de 10 % d’industrie dans le PIB, il a interpellé l’Élysée sur l’écart entre l’ambition politique affichée et les capacités réelles en matière d’électricité, de formation ou de foncier disponible.

Cette alerte a débouché sur une mission officielle signée par Bruno Le Maire et Roland Lescure en novembre 2023, chargée de définir une trajectoire crédible de réindustrialisation. Les conclusions ont été nettes : un objectif de 12 à 13 % d’industrie dans le PIB apparaît plus réaliste que 15 %.

« Quand tu as 50 % d’écart, à ce moment-là, tu es à peu près sûr de te prendre les pieds dans le tapis. »

Pour rendre cet objectif plus parlant qu’un pourcentage de PIB, Olivier Lluansi propose un indicateur alternatif : viser une balance commerciale équilibrée en biens manufacturés, c’est-à-dire acheter autant de biens industriels qu’on en exporte.

Pourquoi les start-ups industrielles ne suffisent-elles pas ?

Les start-ups industrielles, les Gigafactories et les nouvelles filières ne représentent qu’un tiers du potentiel de réindustrialisation française. Ce constat, issu des travaux de la mission menée avec neuf administrations et une vingtaine d’experts (chefs d’entreprise, économistes, sociologue, philosophe, élus locaux), invite à rééquilibrer les politiques publiques.

Les deux autres tiers du potentiel reposent sur l’accompagnement des PMI et ETI existantes, ancrées dans les territoires, pour qu’elles investissent et se modernisent. Olivier Lluansi plaide donc pour compléter les paris technologiques de type France 2030 par un soutien renforcé à ce tissu industriel déjà en place, à l’image de ce qui avait été fait avec France Relance en 2021 et 2022.

  • Un tiers du potentiel : start-ups, Gigafactories, nouvelles filières technologiques.
  • Deux tiers du potentiel : modernisation et développement des PMI/ETI existantes.
  • Un rééquilibrage nécessaire des politiques industrielles entre ces deux leviers.

Ce rapport officiel n’a finalement pas été publié, poussant Olivier Lluansi à transformer ce travail collectif en ouvrage afin de le verser au débat public avant la vague de plans de licenciements et de fermetures observée en 2024.

Pourquoi l’industrie reste-t-elle incomprise en France ?

L’industrie souffre d’un déficit de communication hérité de décennies de dénigrement. Pendant 40 ans, les talents manuels ont été dévalorisés face aux parcours purement intellectuels, ce qui a conduit de nombreux professionnels de l’industrie à se replier sur eux-mêmes plutôt qu’à témoigner de leur métier.

« Mon fils, si tu es mauvais à l’école, tu finiras à l’usine. »

Pour Olivier Lluansi, cette phrase, encore prononcée aujourd’hui sans que l’on mesure sa violence, illustre un mépris durable envers un talent manuel pourtant aussi légitime qu’un talent intellectuel. Ce stigmate explique en partie pourquoi les industriels communiquent peu, alors même que leurs métiers combinent intelligence, créativité et ouverture sur le monde, via des produits qui circulent massivement à l’international.

Que peut apporter l’industrie aux territoires ?

L’industrie est un outil de cohésion territoriale capable de créer des emplois qualifiés et des carrières là où les services à haute valeur ajoutée ne s’implantent pas. Issu lui-même d’une sous-préfecture, Olivier Lluansi rappelle que l’on n’installera pas un cabinet d’avocats d’affaires internationales dans une ville moyenne, mais que l’industrie, elle, peut s’y déployer pleinement.

Au-delà de l’aspect économique, il distingue trois apports concrets de l’industrie, plus parlants qu’un indicateur de PIB :

  • La souveraineté du pays.
  • La réduction de l’empreinte environnementale.
  • La cohésion des territoires, un enjeu particulièrement visible depuis le mouvement des gilets jaunes.

Ce dernier point répond directement à un sentiment d’abandon exprimé par des territoires qui s’interrogeaient sur leur place dans un modèle économique centré sur les métropoles et les services.

Comment mieux communiquer sur les métiers de l’industrie ?

La meilleure communication sur l’industrie passe par les témoignages directs de ceux qui y travaillent, apprentis comme chefs d’entreprise, plutôt que par un discours uniquement institutionnel. Avec d’autres acteurs comme Émilie Ledoiron ou Aurélien Goyer, Olivier Lluansi a contribué à un collectif visant à encourager la prise de parole sur les réseaux sociaux, notamment pour toucher les jeunes générations.

Deux axes de communication lui semblent particulièrement efficaces :

  1. Donner la parole aux équipes à tous les niveaux, pas uniquement aux dirigeants, pour montrer la diversité des parcours et la fierté qu’ils peuvent en tirer.
  2. Reparler des objets du quotidien, trop souvent invisibilisés, pour révéler l’intelligence et le savoir-faire nécessaires à leur conception et à leur fabrication.

Sur la question de la mixité, Olivier Lluansi invite aussi à dépasser l’effet « trophée » qui consiste à mettre en avant une femme dans l’industrie comme une exception, plutôt que de normaliser sa présence. Ces témoignages trouvent un écho concret dans des parcours comme celui de jeunes en formation qui ont choisi l’usinage après être passés par le design, prouvant que les métiers de conception et de fabrication se complètent naturellement.

Pour aller plus loin sur ces parcours et ces métiers, il est possible de découvrir des témoignages d’acteurs de l’industrie, de suivre des métiers en vrai filmés sur le terrain, ou encore de lire pourquoi certains choisissent la reconversion professionnelle vers l’atelier. Ces initiatives participent directement à l’effort de valorisation que défend Olivier Lluansi : montrer, par des exemples concrets, que l’industrie offre des carrières épanouissantes, ancrées dans les territoires et ouvertes sur le monde.

Questions fréquentes

Quel est l’objectif réaliste de réindustrialisation pour la France selon Olivier Lluansi ?

Plutôt que 15 % d’industrie dans le PIB d’ici 2035, Olivier Lluansi estime qu’un objectif de 12 à 13 % est plus réaliste. Il propose aussi de viser une balance commerciale équilibrée en biens manufacturés, un indicateur plus parlant pour le grand public.

Pourquoi le rapport officiel sur la réindustrialisation n’a-t-il pas été publié ?

La mission, signée par Bruno Le Maire et Roland Lescure, recommandait de rééquilibrer les politiques industrielles au profit des PMI et ETI, un message qui n’a pas plu. Olivier Lluansi a alors transformé ce travail en ouvrage pour le diffuser dans le débat public.

Quelle est la part des start-ups industrielles dans la réindustrialisation ?

Les start-ups, Gigafactories et nouvelles filières ne représentent qu’un tiers du potentiel de réindustrialisation. Les deux tiers restants dépendent de la modernisation des PMI et ETI déjà implantées dans les territoires.

Pourquoi l’industrie a-t-elle du mal à communiquer sur ses métiers ?

Pendant 40 ans, les talents manuels ont été dévalorisés face aux parcours intellectuels, ce qui a conduit de nombreux professionnels à ne plus vouloir s’exposer publiquement. Ce stigmate explique en partie le déficit de communication actuel de l’industrie.

Comment l’industrie contribue-t-elle à la cohésion des territoires ?

L’industrie permet de créer des emplois qualifiés et des carrières dans des villes moyennes où les services à haute valeur ajoutée ne s’implantent pas naturellement. Elle répond ainsi à un enjeu de cohésion territoriale mis en lumière par le mouvement des gilets jaunes.

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