En bref
- La France détruirait environ 5 000 emplois manufacturiers par trimestre selon les chiffres de l'Insee cités par Olivier Lluansi.
- Olivier Lluansi, professeur au CNAM et ancien conseiller industriel à l'Élysée, estime que le discours politique sur la réindustrialisation s'est essoufflé depuis environ dix-huit mois.
- Quarante pour cent des facteurs de succès d'une usine dépendent du territoire dans lequel elle est implantée.
- Le concept de 'productions essentielles' propose de définir les productions indispensables pour résister aux crises futures.
- Face à l'attentisme de l'État, les régions pourraient jouer un rôle moteur grâce à des leviers sur le foncier, la formation et l'épargne locale.
La désindustrialisation en France serait-elle de retour après des années d’espoir de réindustrialisation ? C’est le constat alarmant posé par Olivier Lluansi, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), ancien conseiller industriel à l’Élysée, ex-dirigeant de Saint-Gobain et fondateur du programme Territoires d’industrie. Dans cet entretien, il détaille les chiffres, les causes et les pistes pour inverser une tendance qu’il juge préoccupante.
Qu’est-ce qui prouve que la France est revenue en phase de désindustrialisation ?
Selon Olivier Lluansi, les chiffres officiels de l’Insee montrent une tendance claire : environ cinq mille emplois manufacturiers sont détruits chaque trimestre depuis plusieurs mois, soit près de vingt mille par an. Cette destruction d’emplois intervient alors même que de nombreux postes industriels restent à pourvoir, entre cinquante mille et soixante mille selon ses estimations.
« Depuis dix-huit mois, nous sommes revenus dans une phase de désindustrialisation. Le fantôme de la désindustrialisation revient. »
Il souligne un paradoxe : certains secteurs comme l’aéronautique, la défense, l’énergie ou les réseaux électriques tirent la croissance industrielle, tandis que d’autres, comme la chimie, l’automobile ou l’acier, sont en grande difficulté. Le solde global reste négatif, ce qui explique le retour à une dynamique de destruction nette d’emplois.
Pourquoi le rôle du territoire est-il essentiel dans la réussite industrielle ?
Un territoire désigne ici l’ensemble des ressources locales (foncier, formation, administrations, réseau d’entraide) qui conditionnent la réussite d’une implantation industrielle. Olivier Lluansi rappelle que quarante pour cent des facteurs de succès d’une usine dépendent directement de son territoire d’implantation.
- La formation locale, car la main-d’œuvre française est peu mobile géographiquement.
- La disponibilité en foncier pour permettre l’agrandissement des sites.
- Une relation de confiance entre industriels et administrations locales, qui accélère les démarches dans un environnement très réglementé.
- L’entraide entre industriels d’une même zone, par exemple via des services mutualisés comme une crèche ou une cantine commune.
Cette approche territoriale a donné naissance au programme Territoires d’industrie, lancé en 2019, qui s’appuie sur des comités de pilotage locaux réunissant élus et industriels autour de projets concrets.
Que sont les « productions essentielles » et pourquoi ce concept est-il nouveau ?
Les productions essentielles désignent les biens qu’un pays doit impérativement être capable de fabriquer lui-même pour résister aux crises à venir, qu’elles soient sanitaires, géopolitiques ou économiques. Ce concept vient compléter le triptyque historique des politiques industrielles françaises : compétitivité, filière et innovation de rupture.
Olivier Lluansi illustre cette idée par l’exemple du Covid-19, qui a révélé la dépendance de la France à des antibiotiques ou vaccins produits à l’étranger. Définir ces productions essentielles reste complexe, car cela dépend directement du projet de société choisi : une société plus verte, plus souveraine ou davantage axée sur la croissance n’aura pas les mêmes priorités industrielles.
| Pilier historique | Nouvel enjeu identifié |
|---|---|
| Innovation de rupture | Productions essentielles face aux crises |
| Compétitivité | Souveraineté et maîtrise du destin national |
| Filière | Ancrage territorial |
Pourquoi la fermeture des PMI est-elle plus grave que celle des grands groupes ?
Une PMI (petite ou moyenne industrie) qui ferme entraîne souvent la perte définitive d’un savoir-faire unique, contrairement à un grand groupe qui peut relocaliser ses compétences ailleurs. Olivier Lluansi observe que les fermetures actuelles touchent particulièrement ce tissu de sous-traitance spécialisée, détentrice de technologies parfois introuvables ailleurs.
« Une PMI qui ferme, elle n’a pas d’alternative et on perd le savoir-faire. »
Il insiste sur la durabilité de cette perte : contrairement à un emploi qui peut être recréé lors d’un nouveau cycle économique, un savoir-faire industriel se reconstruit très lentement, sur plusieurs années. Cette inquiétude rejoint les enjeux de transmission des métiers de l’industrie qui peinent déjà à attirer de nouveaux talents.
Pourquoi le discours politique sur la réindustrialisation s’est-il essoufflé ?
Après le Covid, entre quatre-vingt et quatre-vingt-dix pour cent des Français soutenaient l’idée de réindustrialiser le pays, un consensus rare qui a nourri le débat public mais aussi attiré de nombreux acteurs peu experts sur le sujet. Olivier Lluansi regrette que, depuis environ dix-huit mois, la puissance politique n’en fasse plus un axe de discours fort, alors même que les chiffres de destruction d’emplois s’aggravent.
Il rappelle qu’une nouvelle politique industrielle met généralement dix-huit mois avant de produire ses premiers effets. Dans ce contexte d’attentisme national, il appelle à se tourner vers les régions, qui disposent de leviers concrets : fonds d’investissement locaux, gestion du foncier, formation professionnelle adaptée aux besoins du territoire.
- Créer des fonds régionaux pour mobiliser l’épargne locale au service de l’industrie.
- Anticiper les besoins en foncier pour permettre l’agrandissement des sites industriels.
- Adapter l’offre de formation aux besoins spécifiques du tissu industriel local.
Quel avenir pour les métiers de l’industrie face à ces enjeux ?
Au-delà des grands équilibres macroéconomiques, cette crise industrielle se traduit concrètement par des tensions sur l’emploi et les compétences. De nombreux métiers techniques, comme technicien de maintenance, restent peu connus du grand public malgré de réelles opportunités de carrière. Sensibiliser les jeunes générations à ces parcours reste un enjeu majeur, comme le montre la question de l’exposition des jeunes à l’industrie.
Des parcours inspirants, comme celui d’Habib Mbow, vainqueur du Top Chef de l’industrie, illustrent qu’il existe des voies concrètes pour s’investir durablement dans ce secteur, à condition de renforcer l’attractivité des métiers et la transmission des savoir-faire.
Pour conclure, Olivier Lluansi ne cache pas son inquiétude face à l’absence d’inflexion politique immédiate, mais il invite à ne pas céder au fatalisme et à agir dès maintenant, notamment à l’échelle régionale. Suivez l’actualité des métiers et des parcours industriels pour mieux comprendre ces transformations et y prendre part.
Questions fréquentes
Qui est Olivier Lluansi ?
Olivier Lluansi est professeur au CNAM, ancien conseiller industriel à l'Élysée et ex-dirigeant de Saint-Gobain. Il est aussi le fondateur du programme Territoires d'industrie et auteur du livre Réindustrialiser, le défi d'une génération.
Combien d'emplois industriels sont détruits chaque année en France selon les derniers chiffres cités ?
Selon les chiffres de l'Insee évoqués par Olivier Lluansi, environ cinq mille emplois manufacturiers seraient détruits chaque trimestre, soit près de vingt mille par an.
Qu'est-ce que le programme Territoires d'industrie ?
Lancé en 2019, ce programme vise à ancrer la réussite industrielle dans les dynamiques locales, en réunissant élus et industriels autour de projets concrets liés à la formation, au foncier et à l'entraide territoriale.
Pourquoi la perte de savoir-faire industriel est-elle plus grave que la perte d'un emploi ?
Contrairement à un emploi qui peut être recréé lors d'une reprise économique, un savoir-faire technique unique détenu par une PMI disparaît souvent définitivement si l'entreprise ferme, car il n'existe pas d'alternative pour le préserver.
Quel rôle les régions peuvent-elles jouer face à l'inaction de l'État ?
Les régions peuvent agir sur le foncier, la formation professionnelle et la création de fonds d'investissement régionaux pour mobiliser l'épargne locale, même si elles disposent de moyens financiers plus limités que l'État.


